Examen de la « persuasion » de Jane Austen et du concept d’affect fondamental

Anne Elliot, l’héroïne du livre de Jane Austen Persuasion, est une femme aux sentiments forts. La tristesse persistante, bien qu’étouffée, dont souffre Anne au début du roman est certainement globale, tout comme la joie intense qu’elle ressent au renouvellement de ses fiançailles. Mais les deux moments illustrent des types d’émotion très différents. Le premier est ce que Diana Fosha, fondatrice de Accelerated Experiential Dynamic Psychotherapy (AEDP) appelle un « affect aversif », tandis que le second cas « affect central ». L’AEDP soutient que l’affect central permet et signale à la fois la guérison mentale.

Effets centraux vs aversifs

Les affects aversifs sont défensifs, écartant la possibilité de rencontres douloureuses ou masquant des sentiments trop dangereux à affronter, comme lorsque l’anxiété empêche une personne de s’engager dans des relations ou des expériences qui favoriseraient la guérison et la croissance. Les affects centraux, à l’inverse, sont authentiques et vivants, engendrant de l’énergie ou de la détente.

Même s’ils sont douloureux, les affects profonds amènent au soulagement, comme exprimer un chagrin intense à la suite du décès d’un être cher plutôt que d’endurer une dépression persistante. Les affects aversifs ont tendance à être des états de sentiment soutenus, utiles pour la situation dans laquelle ils ont évolué mais nuisibles à long terme, tandis que les affects de base sont des instances finies et spécifiques de sentiment.

Et les affects fondamentaux sont transformateurs, conduisant aux réponses les plus efficaces : comme le déclare Fosha, lorsque nous accédons aux « affects fondamentaux (réponses émotionnelles lorsque nous n’essayons pas de masquer, bloquer, déformer ou étouffer sévèrement), des processus de transformation profonds sont activés… Les graines de la guérison sont contenues avec eux [because] … ils fonctionneront dans l’intérêt d’une adaptation optimale. »

La guérison d’Anne

La guérison d’Anne dépend de sa capacité à remplacer les affects aversifs par des affects centraux. Au début du roman, elle est déprimée, un état d’être dont elle souffre depuis huit longues années depuis ses fiançailles rompues avec le capitaine Wentworth. Aucune aide n’a été apportée pour lever sa dépression, qui se manifeste dans son comportement et ses actions. Anne est calme et renfermée, et elle s’absente des expériences agréables, comme lorsqu’elle joue du piano pour que les autres puissent danser.

En jouant plutôt qu’en dansant, Anne coupe la possibilité de se connecter avec ses pairs, qu’ils soient amis ou prétendants. Mais le retour du capitaine Wentworth dans la région galvanise les sentiments d’Anne, provoquant un effet fort et authentique pour percer son armure défensive. Des émotions très différentes commencent à émerger lors de ses rencontres avec Wentworth.

Un moment important d’affect central pour Anne a lieu en réponse à la sensibilité et à l’empathie de Wentworth, sa capacité à résonner avec son état d’esprit. Wentworth soulage Anne de son neveu ennuyeux, un bambin qui est monté sur son dos et qui refuse d’écouter les adultes qui lui reprochent de laisser sa tante tranquille. Seul Wentworth perçoit sa détresse et réalise ce qu’il faut faire.

Lorsque Wentworth soulève l’enfant, Anne saisit la signification de ce qui s’est passé, et elle éprouve un mélange d’émotions en réponse : « Sa gentillesse en s’avançant pour son soulagement… avec la conviction… qu’il voulait éviter d’entendre ses remerciements … produisirent une telle confusion d’agitation variable mais douloureuse dont elle ne put se remettre, jusqu’à ce qu’elle soit permise par l’entrée de Mary et des Miss Musgroves de refaire sa petite patiente [her nephew] à leurs soins et quittez la pièce. À ce moment-là, Anne, habituellement attentive et réactive aux autres, se désintéresse de leurs sentiments « jusqu’à ce qu’elle ait un peu mieux arrangé les siens ».

Alors qu’Austen laisse à ses lecteurs le soin de nommer précisément les sentiments d’Anne, la rencontre suggère qu’Anne éprouve le genre de soulagement et de satisfaction que la plupart d’entre nous ressentons lorsque nous sommes compris (c’est la base de l’alliance thérapeutique). Le critique littéraire Christien Garcia saisit la profondeur et la résonance de cette rencontre, la qualifiant de « proximité au-delà de l’impératif d’écoute, de voix et de réciprocité ».

Anne ressent également de la gratitude pour les actions de Wentworth et de la tristesse qu’il se retire immédiatement de toute autre conversation avec elle. Ces émotions s’activent intensément, mais elles passent aussi ; Anne se remet de sa « douloureuse agitation ». Au fur et à mesure que sa guérison progresse, nous voyons de plus en plus d’exemples de l’affect de base d’Anne, y compris les montagnes russes d’espoir et de déception qui conduisent finalement à sa réunion avec Wentworth.

Caractériser la tristesse d’Anne

Bien qu’Anne se sente triste pour de nombreuses raisons, toutes les tristesses ne sont pas équivalentes. La tristesse, et de nombreux autres sentiments, peuvent être caractérisés comme un affect fondamental ou aversif selon leur fonction et leur contexte.

La tristesse au cœur de la dépression d’Anne assourdit ses perceptions et déforme ses sentiments : alignée sur la honte, sa mélancolie la maintient silencieuse et séquestrée. Elle a renoncé à elle-même et elle ne comprend pas que la situation avec Wentworth pourrait ne pas être comme elle le suppose, c’est-à-dire qu’il ne ressent rien d’autre que du mépris pour elle. Le fait qu’il ne s’est pas marié au cours des huit dernières années aurait pu lui dire quelque chose, mais Anne l’évite volontairement. Cependant, sa tristesse face à la douleur des autres est un affect fondamental qui conduit à des réponses adaptatives. La détresse de Benwick et de Mme Smith incite Anne à offrir du réconfort à chacun.

A la conclusion de Persuasion, le narrateur nous dit que la source du bonheur d’Anne, sa « source de félicité » est dans l’amour (« tendresse ») pour Wentworth et dans son amour pour elle. Ce sont des sentiments soutenus, mais ils ne sont pas aversifs. Au contraire, ce sont des sources de bien-être, dont les traits distinctifs, comme tout affect fondamental, sont leur authenticité et leur capacité à motiver des modes sains et bénéfiques de sentir, de penser et d’être.

La tendresse rend Anne vulnérable plutôt que défendue, engagée plutôt que renfermée. Parce que Wentworth est un officier de marine en service actif, Anne « craint[s] une guerre future qui pourrait obscurcir son soleil. Mais les lecteurs sont convaincus que l’abandon par Anne de la défensive et sa reconnexion avec un sentiment authentique lui permettront d’affronter l’adversité avec courage. Anne sera présente à elle-même et présente aux autres, quoi que l’avenir nous réserve.