Le cas moral et empirique de la santé

Fondamentalement, la santé publique aspire à trouver un équilibre entre les arguments moraux et empiriques de la santé. J’ai longtemps pensé que parfois la santé publique n’allait sans doute pas assez loin pour faire avancer la cause morale. C’est ce qui m’a motivé à plaider dans le passé pour une épidémiologie de la conséquence. Cela signifie donner la priorité, pour des raisons morales et empiriques, à l’engagement avec les problèmes les plus importants pour la santé, notre recherche guidée d’abord et avant tout par les exigences des besoins humains, dans le but de faire le bien le plus pratique.

Ces dernières années, le pendule a en effet basculé dans ce sens, vers une santé publique conséquentialiste guidée par la morale de la santé. Notre équilibre collectif, notre effort pour trouver le bon mélange de motivation morale et empirique a été testé peut-être comme jamais auparavant pendant COVID-19. Et pourtant, malgré ce défi, il me semble toujours important de s’assurer que pour que nos arguments soutiennent au mieux la santé, ils doivent aspirer à trouver un équilibre entre le moral et l’empirique.

La grille ci-dessous est destinée à aider à visualiser comment nous pourrions aborder cela. Il a été inspiré par Donald Stokes et son livre, Quadrant Pasteur : Science fondamentale et innovation technologique.

Image de Sandro Galea, inspirée de Donald Stokes

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Source : Image de Sandro Galea, inspirée de Donald Stokes

J’ai placé dans le quadrant supérieur gauche les approches de réduction des méfaits pour réduire la consommation de substances, où le cas empirique est solide, mais le cas moral doit être développé. Il existe des preuves que ces approches de la consommation de substances, comme les échanges de seringues, peuvent effectivement réussir à réduire les méfaits. Malgré ces données, la justification morale de ces approches est compliquée par l’impression qu’elles peuvent sembler tolérer la consommation de substances, en visant à atténuer les dommages plutôt qu’en privilégiant une approche de tolérance zéro. Cela place ces approches dans une catégorie où elles sont étayées par des données mais pas encore par un cas moral pleinement articulé qui a ouvert la voie à leur utilisation généralisée.

En dessous de la réduction des méfaits, il y a la restriction des médias violents pour améliorer la santé mentale. Cela reflète un cas où à la fois l’argument empirique et l’argument moral doivent être développés. À un niveau superficiel, l’idée de restreindre les médias violents peut sembler avoir du mérite. Nous savons, par exemple, que les images de traumatisme peuvent informer le développement de la dépression et du TSPT (travail antérieur à ce sujet ici). Pourtant, d’un point de vue empirique, il n’y a pas suffisamment de données pour conclure que l’interdiction de tels médias serait un bien sans mélange pour la santé mentale. En même temps, l’argument moral en faveur de l’interdiction de tels médias est compliqué par la ressemblance d’une telle interdiction avec la censure. Compte tenu des questions éthiques difficiles entourant une telle étape, une restriction potentielle sur les médias violents occupe la position la plus faible sur la grille, avec peu de soutien moral ou empirique.

Dans le quadrant inférieur droit se trouve le cas de l’adoption du revenu universel de base (RUB). Cela reflète un cas où l’argument moral est fort, mais le cas empirique doit être développé. Il y a beaucoup de potentiel dans UBI pour aider à créer un pays plus sain. J’ai souvent écrit sur la façon dont la santé dépend de la possibilité d’accéder aux ressources matérielles que l’argent achète. C’est aussi le cas que beaucoup n’ont pas accès à ces ressources en raison de structures socio-économiques qui favorisent les personnes qui ont déjà beaucoup et défavorisent celles qui ont moins.

Pour ces raisons, il est facile de justifier moralement l’UBI. Pourtant, alors que nous en savons beaucoup sur le lien entre l’argent et la santé, nous ne savons pas grand-chose sur le lien entre l’UBI en particulier et la santé. Parce que l’UBI n’a pas encore été adopté à l’échelle nationale aux États-Unis, nous n’avons pas encore de données sur la façon dont il affecterait la santé à court et à long terme. Cela signifie que, bien que les arguments moraux en faveur de l’UBI soient solides, nous devons procéder avec l’humilité requise quant aux limites de notre compréhension actuelle de sa mise en œuvre à l’échelle nationale.

Enfin, dans le quadrant supérieur droit, il y a le cas de la vaccination COVID. De tous les arguments présentés sur la grille, celui-ci est le mieux placé, le cas moral et empirique, à ce stade de la pandémie, tout aussi fort. Les données sur l’efficacité du vaccin sont claires, tout comme les données sur le danger de ne pas être vacciné. L’importance morale de se faire vacciner est tout aussi claire pour notre propre bien et pour le bien de notre communauté.

Il est important de noter que, même si nous nous efforçons de trouver un équilibre entre les arguments moral et empirique en faveur de la santé, nous n’avons pas besoin d’attendre que cet équilibre soit atteint avant de présenter nos arguments. Il arrive souvent que les composants empiriques d’un argument puissent exister bien avant qu’un sentiment d’urgence morale n’atteigne un point où il peut être fusionné, dans le débat public, avec les données qui le soutiennent.

Germane à cela, l’économiste Milton Friedman a dit un jour : « Seule une crise – réelle ou perçue – produit un réel changement. Lorsque cette crise survient, les actions entreprises dépendent des idées qui traînent. C’est, je crois, notre fonction de base : développer des alternatives aux politiques existantes, les maintenir en vie et disponibles jusqu’à ce que l’impossible politique devienne l’inévitable politique.

Je me rends compte qu’il est quelque peu ironique de citer Friedman dans un essai qui vise à faire avancer des réformes progressistes que l’économiste libertaire n’aurait peut-être pas approuvées. Pourtant, ses propos sont, je pense, pertinents. Ils parlent de l’importance fondamentale de jeter les bases empiriques des politiques qui soutiennent la santé bien à l’avance. Nous pouvons ensuite élever ces données dans le débat public, dans le but de susciter l’urgence morale à la hauteur de la force de nos données. Le cas moral et le cas empirique sont en fin de compte nécessaires, si nous voulons présenter l’argument le plus solide possible en faveur de la santé. Aspirer à trouver cet équilibre devrait être au cœur de notre réflexion sur la façon dont nous créons un monde plus sain.