Le traumatisme de l’enfance est une urgence morale

De nombreux enfants subissent des traumatismes importants dans les centres de détention, les familles d’accueil, les soins d’État et les soins psychiatriques. D’autres subissent des traumatismes dus à l’abus d’alcool ou de drogues de la part de leurs parents ou tuteurs, à la violence dans leur foyer ou leur communauté et à des perturbations massives dans leur éducation. S’il s’agit très certainement d’une crise de santé publique, cette épidémie de traumatismes infantiles est une crise morale.

Toutes les formes de traumatisme entravent la capacité d’un enfant à réaliser ou à acquérir les « arts essentiels de la personnalité ». La philosophe Annette Baier introduit cette expression pour mettre en évidence certaines compétences et capacités qui sont fondamentales à la vie humaine, à être humain et à être traité comme un humain. Nous sommes tous héritiers et successeurs d’autres personnes ; chacun de nous est né totalement dépendant des autres. À mesure que nous mûrissons, l’étendue et la nature de cette dépendance changent. À bien des égards, la dépendance devient interdépendance.

La relation parent-enfant est le lien principal dans lequel ces compétences sont modélisées par les parents et apprises par les enfants. Les psychologues moraux utilisent souvent l’expression « échafaudage parental » pour décrire les façons dont les parents fournissent la structure et les cadres pour apprendre à faire toutes sortes de choses que nous, les humains, pouvons faire. Quoi et comment un parent enseigne change. Plus important encore, les parents doivent enseigner aux enfants comment apprendre et comment s’autoréguler. À mesure qu’une personne mûrit, elle devrait être capable de s’auto-échafauder. La capacité de s’auto-échafauder est un héritage de nos parents, de nos enseignants, d’autres adultes et de nos pairs.

Ces arts et compétences sont essentiels pour naviguer dans les mondes physique et social. Ils sont la base de la connaissance, de la connaissance de soi, du respect de soi et de la conscience de nous-mêmes et de notre place dans le monde. Les arts essentiels de la personnalité comprennent des capacités cognitives telles que penser rationnellement, délibérer, comparer et contraster, se souvenir, former des plans, etc.) ainsi que des capacités émotionnelles, qui ont toujours un contenu cognitif comme se sentir loyauté ou faire confiance aux autres). Ils comprennent la reconnaissance et l’acceptation de certaines limites tout en poussant contre les autres, en apprenant de ses erreurs et en réparant leurs effets.

Je considère qu’une constellation d’arts ou de compétences est essentielle de telle sorte que leur absence rend plus probable qu’un individu soit l’objet d’une désapprobation morale ou soit médicalisé sinon pathologisé. L’absence de ces compétences rend difficile, voire impossible, de devenir une personne à part entière et d’être traité comme une personne à part entière. C’est pourquoi je considère le traumatisme de l’enfance comme une urgence morale.

Les arts essentiels de la personnalité

Les arts essentiels que je veux décrire brièvement sont l’imagination, l’espoir, l’empathie et le maintien de la maîtrise de soi corporelle. L’imagination est la capacité de considérer les choses non pas telles qu’elles sont, mais telles qu’elles pourraient être. L’imagination est ce qui nous permet de prendre des réalités et de les remodeler/reconfigurer en possibilités. L’imagination peut regarder en arrière, en avant et dans le présent. L’imagination nous aide à nous engager dans un raisonnement contrefactuel. Nous examinons souvent de nombreuses options possibles avant d’agir. Nous imaginons les différentes conséquences qui découleraient des différentes actions. Nous nous mettons souvent à la place des autres, en nous demandant comment nous réagirions ou comment nous aimerions être traités.

Espérer – ou plus précisément espérer bien – est à parts égales don et compétence. Bien espérer implique d’avoir des aspirations qui sont appropriées et qui n’exigent pas des autres qu’elles se réalisent ou qu’elles écrasent les aspirations des autres. Bien espérer implique d’agir de manière responsable pour concrétiser les espoirs. Quelqu’un qui espère bien utilise son imagination pour envisager des options et des scénarios, puis pour prendre des mesures délibérées. Bien espérer est un équilibre entre reconnaître les limites, faire des efforts et agir de manière réactive et responsable.

L’empathie est la capacité de ressentir l’autre. Pour ce faire, il faut comprendre ce que ressent l’autre. Elle devra peut-être d’abord imaginer ce qu’elle pourrait ressentir dans les mêmes circonstances. Elle devra peut-être être capable de « lire » les expressions faciales et les comportements corporels d’une autre personne. L’empathie peut également être dirigée intérieurement vers soi-même, ce qui signifie que l’on doit être capable d’identifier ce que l’on pense et ressent.

Maintenir la maîtrise de soi implique d’identifier et de satisfaire ses besoins et ses limites corporelles ainsi que de réguler ses réponses corporelles. La possession de soi corporelle nécessite d’avoir des limites exécutoires et le pouvoir d’accorder ou de refuser la permission pour l’engagement d’autrui. Chacun de nous est une autorité épistémique (connaissance) sur ce qui se passe avec notre corps. En tant qu’êtres humains, chacun de nous a été, est actuellement ou sera à nouveau dépendant des soins des autres. La nature et l’étendue de cette prestation de soins doivent viser à ce que chaque personne atteigne le plus haut degré de maîtrise de soi corporel possible compte tenu des réalités de l’âge et de la capacité.

Cultiver les arts essentiels mène au respect de soi

Les arts essentiels sont toujours des travaux en cours mais cela n’enlève rien au fait que la base de leur acquisition se situe dans l’enfance. Certains arts sont plus basiques ou primitifs tandis que d’autres sont plus complexes et construits à partir d’autres. Les arts et les compétences se renforcent et se complètent, ce qui explique pourquoi certains semblent se regrouper. L’imagination, l’espoir, l’empathie et la maîtrise de soi corporelle sont fondamentalement liés. Il faut pouvoir imaginer des possibilités avant de pouvoir les espérer. Il faut être capable d’imaginer ce que ressentent les autres avant de pouvoir ressentir de l’empathie. Les émotions sont corporelles, il faut donc être capable de reconnaître ce qui se passe en soi pour pouvoir le reconnaître chez les autres.

Cultiver et pratiquer ces arts essentiels aboutit à ce qu’une personne se respecte. Le respect de soi, c’est avoir le sentiment d’avoir une valeur morale. Le respect de soi est nécessairement lié à l’agence ; on utilisera les arts et les compétences acquis pour évaluer une situation, délibérer, imaginer des façons alternatives d’agir et leurs conséquences, former des intentions, faire des choix et se comprendre comme une personne ayant de la valeur dans le monde. Lorsque les arts essentiels sont cultivés avec amour et de manière cohérente dès les premiers jours d’un enfant, elle devient une personne qui se respecte avec tous les droits et responsabilités que cela implique. Chaque enfant mérite une attention aimante, des soins, une éducation et des opportunités pour devenir une personne à part entière et être traité comme tel. Très certainement, ce n’est pas ce que vivent beaucoup d’enfants.