Histoires dans notre cerveau | La psychologie aujourd’hui

Ce message a été co-écrit par Franziska Hartung, Ph.D.

Se perdre en conduisant est une irritation banale ; se perdre dans un roman est un plaisir particulier. Que signifie se perdre dans une histoire ? Remarquons-nous encore le langage utilisé par l’écrivain ? Comment ressentons-nous les émotions en suivant les protagonistes dans leurs aventures ?

Photo de Jennifer Louis Murphy, utilisée avec permission

Source : Photo de Jennifer Louis Murphy, utilisée avec permission

Tous les mots d’un récit ne sont pas créés de la même manière. Cette affirmation est vraie d’une manière fondamentale. Les mots peuvent être grammaticalement distincts, comme être des noms, des verbes, des adjectifs, des adverbes et des prépositions. Ils peuvent également varier en fréquence, c’est-à-dire à quelle fréquence ils se produisent en langage naturel. Par example, chien est un mot beaucoup plus fréquent en anglais que ornithorynque. La plupart des neurolinguistes dirigent leurs scalpels expérimentaux pour disséquer la nature et les effets des propriétés au niveau des mots comme la classe grammaticale et la fréquence lexicale pour éclairer la façon dont nous parlons ou comprenons le langage. Ces différences de mots ne nous concernent pas ici.

Forme littéraire et contenu émotionnel

Pour les récits, nous nous intéressons aux qualités d’ordre supérieur, plus abstraites, des mots et des phrases : la distinction entre la forme littéraire de l’écriture et la langue qui véhicule un contenu émotionnel. Certaines phrases attirent l’attention, tandis que d’autres font leur travail tranquillement en arrière-plan. Nous remarquons souvent des formes littéraires (par exemple, des tournures de phrases inhabituelles, des métaphores, des analogies et d’autres dispositifs stylistiques) lorsque nous avons une opinion sur le fait de savoir si l’écriture est bonne ou mauvaise. Dans ces cas, le texte lui-même vient au premier plan.

En revanche, d’autres mots et phrases suscitent des émotions qui transportent les lecteurs dans le monde imaginaire de l’histoire. Les lecteurs peuvent ressentir de la joie en s’identifiant à un protagoniste victorieux ou du suspense lorsqu’un personnage insouciant se promenant dans les bois n’anticipe pas, comme nous le faisons, un danger imminent. Dans de tels segments immersifs, le texte lui-même disparaît généralement en arrière-plan.

Aussi fondamentaux qu’ils soient pour l’appréciation de la littérature, nous comprenons mal comment les expériences des lecteurs en matière de forme littéraire et d’engagement émotionnel sont mises en œuvre dans le cerveau. L’expérience esthétique de savourer une phrase bien tournée est-elle dissociable du plaisir que l’on éprouve à s’immerger émotionnellement dans une histoire ? Lorsque nous nous évadons dans un roman, notre cerveau distingue-t-il la forme littéraire du contenu émotionnel comme le ferait une critique littéraire ?

Réponses neuronales au récit

Dans une étude récente (Hartung et al., 2021), nous avons d’abord examiné si les gens s’accordent sur les parties d’une histoire qui sont considérées comme littéraires et sur celles qui évoquent des émotions fortes. Nous avons ensuite testé l’idée que le cerveau réagit différemment aux parties de l’histoire que les gens pensent être littéraires et aux parties qui les engagent émotionnellement. Nos résultats étaient frappants.

À l’aide de deux nouvelles néerlandaises, les lecteurs se sont massivement entendus sur les segments particulièrement littéraires, indiquant que l’expérience du style d’écriture, même subjective, est partagée par les gens. De même, il y avait un accord considérable sur les segments d’histoires que les lecteurs trouvaient émotionnellement engageants. Dans les histoires particulières que nous avons choisies, le suspense était une émotion majeure et fluctuait en intensité au fur et à mesure que les histoires se déroulaient.

Que s’est-il passé dans le cerveau de nos lecteurs ? Premièrement, le langage littéraire engageait notre système linguistique plus que d’autres segments de l’histoire. Ces systèmes linguistiques classiques comprenaient les lobules frontaux inférieurs gauches et pariétaux supérieurs et les gyri supramarginaux et angulaires gauches. Ce modèle peut refléter la profondeur supplémentaire du traitement nécessaire pour comprendre le langage littéraire ou le fait que nous accordons plus d’attention à l’écriture elle-même qu’à son contenu. Ces effets étaient particulièrement marqués chez les personnes qui lisent la littérature plus fréquemment que les autres.

Les segments émotionnellement intenses étaient associés à une moindre activation d’un grand réseau associé à une attention descendante et à un contrôle exécutif. Ces structures comprenaient des parties de cortex préfrontal dorsolatéral bilatéralement et les cortex pariétal inférieur droit et hippocampique. Ces zones sont généralement actives lorsque nous recherchons intentionnellement des informations et prêtons attention à des objets spécifiques dans le monde. Le fait que ce réseau attentionnel orienté vers l’extérieur soit atténué pendant les parties émotionnellement intenses d’une histoire suggère que les lecteurs abandonnent leur état habituel de recherche d’informations lorsqu’ils sont immergés dans une histoire. Ce schéma d’activation atténué était particulièrement robuste chez les personnes qui ont ensuite qualifié l’histoire d’intéressante.

Les structures cérébrales qui ont été désactivées pendant les segments d’histoire émotionnellement intenses se chevauchent avec le réseau engagé lorsque nous faisons des inférences sur d’autres personnes ou sur les sentiments, les pensées, les croyances ou les états mentaux d’un personnage fictif. Bien que nous ne puissions pas être sûrs de l’interprétation correcte de notre découverte, ce modèle peut indiquer que le contenu émotionnel engendre une immersion dans notre propre expérience subjective plutôt qu’une réflexion explicite sur les sentiments d’un personnage. Cette interprétation est étayée par le fait que cet effet était particulièrement fort chez les personnes qui éprouvent des récompenses plus élevées lorsqu’elles s’engagent dans des situations émotionnelles.

Cette étude met en relief notre expérience esthétique des récits à un niveau neuronal. Une écriture habile implique une manipulation consciente des mots pour créer un style et inviter un engagement émotionnel. Les lecteurs distinguent largement les segments littéraires qui captent l’attention d’un récit des segments émotionnels qui se déroulent avec plus de subtilité. Il s’avère que nos cerveaux font une distinction similaire. Certaines zones sont plus fortement engagées par une écriture qui met le texte au premier plan, tandis que d’autres sont dégagées lorsque les émotions prennent le dessus et que le texte s’efface au second plan.